Les juments sont-elles vraiment plus compliquées que les hongres ?

"C'est une pisseuse", "un vrai caractère de jument !", "il faut la vouvoyer" : qui n'a jamais entendu ces commentaires dépréciant les juments et les dépeignant comme caractérielles et lunatiques ? Les stéréotypes sur elles sont si nombreux et répandus ! Mais sont-ils vraiment fondés ou sont-elles victimes d'une forme de misogynie équine ? Les juments ont-elles réellement tendance à avoir plus mauvais caractère que leurs homologues mâles ? Une étude scientifique a tenté d'y répondre.



Le bon caractère, critère déterminant de l'avenir des juments


Avant d'entrer dans le vif du sujet, prenons un instant pour définir ce que nous appelons par "caractère" ; dans l'étude "Reported Behavioural Differences between Geldings and Mares Challenge Sex-Driven Stereotypes in Ridden Equine Behaviour" ("Différences de comportements relevées entre les hongres et les juments remettant en question les stéréotypes de sexe dans le comportement des chevaux montés") qui va nous servir de support, la différence est bien faite entre tempérament et comportement, qui peuvent être considérés comme les deux composants du caractère. Le tempérament désigne les réponses innées du système nerveux du cheval et, a contrario, le comportement est l'ensemble des traits de personnalités acquis tout au long de la vie au fil des expériences.

Pourquoi cette question du caractère est si importante ? Car avec le développement de l'équitation de loisir et "grand public", on recherche de plus en plus des chevaux gentils, faciles, patients, sociables qui pourront s'adapter à tout public et à toute situation. Le "bon caractère" devient un critère de sélection très important, et c'est d'ailleurs pourquoi des qualifications loisir ont été mises en place. Ce label qualité permet de distinguer les chevaux destinés au loisir ou sport amateur qui correspondent le mieux à une recherche d'équitation "plaisir, confort et sécurité". La personnalité du cheval influe donc sur la perception que l'on a de lui et de sa valeur en tant que compagnon. Cela va avoir un impact direct sur nos choix en matière de gestion, d'entrainement, de carrière et de reproduction et ce, encore plus chez les juments !

En effet, celles-ci sont réputées pour être plus délicates que les hongres (les entiers et les étalons étant écartés de l'étude car moins représentés dans les écuries). Les juments seraient difficiles, caractérielles et lunatiques. Et les chercheurs de l'école de Sciences Vétérinaires de Sydney (& co), auteurs de l'étude cités ci-dessus, ont effectivement été amenés à constater que les juments sont plus rapidement écartées de la compétition que les hongres lorsqu'on les juge difficiles, alors même qu'on prendra ce temps pour remettre sur pied et ramener au haut niveau un cheval qui a été blessé, par exemple. Les cavaliers vont également les entrainer en utilisant des méthodes de dressages plus dures et minimiser les signes de gênes ou de douleur qu'elles peuvent exprimer, en interprétant ça comme du cinéma ou comme un composant normal de leur caractère, au lieu de rechercher un problème physique ou d'éducation.
L'effet inverse peut également se produire : certains se montrent plus tolérants envers les juments, quoiqu'elles fassent, car celles-ci ne perdent jamais leur valeur puisqu'elles peuvent être converties en poulinières. Tandis que la qualité d'un hongre réside uniquement dans ses capacités sportives et son bon caractère : cela expliquerait pourquoi on s'acharnerait plus à corriger les soucis de comportements ou à entrainer les hongres pour ne pas les "gâcher".
Jument menaçante.
Kaline, seule jument de mon cœur, surnommée Morue
à cause de son amabilité au box... simple expression de son
mal-être de vivre en box fermé totalement par des barreaux.



Une vaste enquête pour comparer hongres et juments


En résumé, il y a clairement un biais dans l'approche des juments à cause de stéréotypes de genre. Leur potentiel sportif est souvent non exploité puisqu'on s'arrête à la première difficulté rencontrée en se disant qu'elle est due au fait que "ce sont des juments", ou bien parce qu'on préfère ne pas perdre de temps à essayer de les comprendre quand on peut se rabattre sur la "solution de facilité" qu'est la mise à la reproduction.

C'est sur la base de ce constat que l'étude "Reported Behavioural Differences between Geldings and Mares Challenge Sex-Driven Stereotypes in Ridden Equine Behaviour" est née et a voulu répondre à la question : y a-t-il réellement une différence notable de comportement entre hongres et juments et si oui, les juments sont-elles plus difficiles ? Les chercheurs ont donc mené l'enquête auprès de 1233 cavaliers (dont 75% pratiquent l'équitation depuis plus de 8 ans) et leurs chevaux de toutes races (de l'andalou au poney welsh, en passant par le pur sang arabe et le hanovrien). Ceux-ci ont répondu à un questionnaire en ligne composé de 151 questions (développées à l'aide d'experts tels que des vétérinaires, entraineurs, cavaliers de compétitions et chercheurs) portant sur les comportements observés chez leurs chevaux à pied et en selle pendant les 6 derniers mois. Exemples : comportement à l'attache, au moment d'être sellé, quand le cheval est face à un stimuli nouveau, quand il est séparé des autres, quand il est au box ou au paddock, quand on met ses jambes pour lui demander de galoper... Les chercheurs ont ensuite analysé les résultats en lien avec le sexe des chevaux.

Cette étude a donc l'avantage de présenter un large panel de cavaliers et de chevaux, mais présente beaucoup de variables qui peuvent fausser les conclusions : l'âge des équidés, l'âge du répondant, la race du cheval, le pays, le temps que passe chaque cavalier avec sa monture... Il faut aussi prendre en compte que jusqu'ici, peu d'études ont été menées sur ce sujet et que les résultats divergent. Il n'y a donc pas de vrai consensus scientifique autour de la question du caractère des juments, mais je trouve que cette étude mérite d'être partagée pour les pistes de réflexion très intéressantes qu'elle dégage.
A priori sur les juments caractérielles
"Les différents visages d'une jument : en colère, heureuse,
ennuyée, triste, affamée, joueuse, stressée, caline, endormie"



Caractérielles, les juments ? Qu'en dit la science ?


Je ne vous fait pas languir plus longtemps : le bilan de l'étude dénote des différences de comportement imputables au sexe du cheval dans 2 situations uniquement !
  • À l'attache : les hongres ont plus tendance à mâchouiller leur couverture et leur longe.
  • En liberté : les juments ont plus tendance à fuir lorsqu'on essaye de les attraper.
En dehors de cela, aucune différence notable entre juments et hongres n'a été rapportée dans leur comportement sous la selle ou au sol. Ou en tout cas, aucune différence suffisamment récurrente ou marquée pour être relevée. D'après cette enquête, rien ne justifie donc la réputation des juments puisqu'elles ne semblent pas manifester plus de comportements belliqueux ou être plus difficiles au travail que les hongres.

Alors, d'où vient cette croyance populaire ? Deux hypothèses sont avancées :  de la perception déformée des cavaliers ou d'une mauvaise éducation. En effet, la misogynie encore constatée dans notre société pourrait avoir été reportée dans le monde équestre : de même qu'on attend des femmes qu'elles soient toujours douces et souriantes, les juments devraient se montrer dociles et faciles sous peine d'être qualifiées de pisseuses car elles ne répondent pas aux stéréotypes de genre dominants. Il serait mal vu pour le sexe féminin, quelque soit l'espèce, de montrer du caractère et de la détermination, traits de personnalités considérés (et mieux acceptés quand ils sont) masculins. La mauvaise éducation et le renforcement involontaire de comportements jugés comme indésirables pourraient également expliquer les soucis rencontrés avec certaines juments... comportements que l'on aurait laissés passer "parce que ce sont des juments" ? Ou repris trop violemment sans chercher à réellement les corriger, jusqu'à créer de la rétivité, "parce que ce sont des juments" ?

Cependant, il y a bel et bien des différences de comportement entre hongres et jument qui s'expliquent biologiquement ! Par exemple, la fuite serait plus marquée chez les juments car c'est dans leur tempérament, c'est-à-dire inné. En effet, en troupeau, les juments ont l'habitude de se soumettre à l'étalon qui va les menacer et les mordre. Elles ont donc naturellement le réflexe de se pousser et de fuir les attitudes qu'elles jugent indésirables (attention aux cavaliers qui pourraient être perçus de la sorte !). Les hongres eux, ont plus tendance à jouer avec leur bouche : serait-ce une réminiscence des habitudes des entiers qui utilisent facilement leurs dents ? Ou des tentatives de grooming, puisque des étude ont déjà démontré que les hongres sont plus affectueux et joueurs que les juments ? Enfin, la recherche scientifique n'en parle pas, mais il me semble évident en tant que femme que les juments sont soumises aux mêmes effets secondaire que nous, liés à leur nature cyclique. Suivant la phase de leur cycle ovarien, elles peuvent subir des modifications physiologiques : changements d'humeur, douleurs physiques, gênes, baisse d'énergie... Pour preuve, nombre de propriétaires traitent leurs juments pour calmer leurs chaleurs ou soulager leurs douleurs ovariennes. Tout ceci cela a forcément un impact sur leur humeur et leurs capacités sportives, désagréments que n'ont pas à subir les hongres et indirectement leurs cavaliers.



Le dernier mot Jean-Pierre...


Le cheval a évolué et adapté son comportement en fonction des besoins de son sexe (jument ou entier). Mais l'équitation ne fait pas partie de ses besoins primaires : il n'y a donc pas de raison qu'un sexe se soit mieux adapté que l'autre à la monte et au contact humain. En plus de cet état de fait, l'étude conclue à la suite de l'analyse de son panel que rien ne prouve scientifiquement que les juments seraient plus compliquées que les hongres. Mais différentes, parfois incomprises et traitées de façon injuste, certainement ! 

L'éducation est tout de même fortement remise en cause pour expliquer la mauvaise image des juments. Ne devraient-elles pas au final être traitées comme le sont les entiers ? En leur posant le même cadre clair et constant, en prenant les mêmes précautions et en leur manifestant autant de respect ? Car la comparaison avec les hongres fausse la donne. Hongre n'est pas un "vrai sexe". L'étude évoque rapidement les effets de la castration qui modifie le tempérament et le comportement des chevaux sans s'étendre plus. Mais il semble évident qu'il est faux de comparer un cheval castré, dont l'humeur est lissée par la réduction de ses variations hormonales, à une jument qui subit ses cycles et peut donc avoir une humeur variable qui lui donne ce caractère... entier. C'est bien cela : les juments sont plus proches du fonctionnement des entiers, ce qu'oublient la majorité des cavaliers qui sont alors trop laxistes ou trop durs envers elles. Hongres, juments ou entiers : tous ont leurs particularités et doivent être traités sans a priori mais en tenant compte de leurs spécificités propres.

Enfin, il est bon de rappeler qu'une jument réellement difficile n'est pas une fatalité car le caractère n'est pas quelque chose de figé : il peut évoluer en fonction des expériences positives ou négatives auxquels le cheval est confronté, il peut être modifié par différents facteurs (mal être à cause de mauvaises conditions de vie par exemple) et il continue de se modifier avec l'âge (les chercheurs ont ainsi découvert que les jeunes juments sont moins agressives que les hongres mais que leur agressivité augmente avec l'âge tandis que celle des hongres reste la même). Il y a donc beaucoup trop de variables qui entrent en ligne de compte pour estimer que le mauvais caractère est un trait  de personnalité inné et commun à toutes les juments.

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