Les mauvais cavaliers montent avec un mors, les bons s'en passent...?

Dernièrement, j'ai encore lu sur Instagram un débat sur le mors/sans mors. Pour moi, ce débat n'a même pas lieu d'être puisqu'on parle de deux outils complètements différents et qui ne s'excluent pas l'un l'autre. Ce qui m'a finalement poussée à prendre mon clavier, c'est qu'encore une fois, le mors était diabolisé et le sans mors mis en avant comme étant TOUJOURS la meilleure solution pour le cheval.  



Le sans mors est-il forcément mieux que le mors ?


Pour moi, la réponse est évidente : bien sûr que non ! Beaucoup de cavaliers partent du principe que ne pas avoir de mors est forcément plus confortable pour le cheval et signe d'une meilleure équitation. Même si je suis d'accord avec le fait qu'avoir une barre en métal dans la bouche ne fait pas rêver, je ne suis pas persuadée que le sans mors soit toujours la meilleure solution et qu'il reflète le niveau du cavalier. Plusieurs facteurs sont à prendre en compte :

  • Les habitudes du cheval : un cheval monté toute sa vie avec un mors sera habitué à cette sensation et cette pression dans sa bouche. Passer au sans mors pourrait alors le déboussoler et être perçue comme une expérience plus désagréable car le sortant de sa zone de confort. Il lui faudra apprendre à gérer des sensations et décoder des indications nouvelles, ce qui peut être compliqué chez certains chevaux sensibles ou facilement stressés.
  • La conformation du cheval : certains chevaux auront une bouche trop petite, une forme de palais complexe, une langue trop grosse, des dents mal placées, bref des particularités physiques qui rendront le port d'un mors impossible ou très inconfortable. De la même façon, d'autres auront peut-être une déformation osseuse ou des tissus trop fins rendant la pression sur le chanfrein difficilement supportable. Je rappelle par ailleurs que l'os nasale est très fin et fragile !
  • La sensibilité et les goûts du cheval : on en reparlera ensuite, mais je pense que la sensibilité est propre à chaque être vivant. Prenons l'exemple des personnes tatouées : il est commun de dire que certaines parties du corps sont plus douloureuses que d'autres à tatouer (côtes, dessus du pied...). Pourtant, certains tatoués vous diront qu'ils ont mieux supporté ces zones réputées difficiles que d'autres communément jugées moins sensibles. Il en va de même pour les chevaux : certains supporteront mieux une pression sur la bouche, d'autres sur le chanfrein. C'est une question de goût personnel.
  • Le bon réglage et la bonne adaptation du matériel : je pense qu'on les sous-estime trop et qu'ils sont à l'origine de nombreuses défenses. Beaucoup de cavaliers sont épatés en passant en sans mors de voir leurs chevaux soudainement si décontractés et souples. Est-ce vraiment parce que le cheval est mieux sans mors ou plutôt que le mors proposé jusque-là ne lui convenait pas et qu'il en est soudain libéré ? Je ne pense pas que le mors soit forcément plus dur et inconfortable que les ennasures mais qu'en tant qu'outil plus fin, il est plus difficile à adapter à son cheval (longueur, épaisseur, forme, hauteur dans la bouche) et à bien utiliser.
  • Le dressage du cheval et le niveau du cavalier : je pense que le mors et le sans mors peuvent avoir chacun leur utilité dans des étapes précises de la vie d'un cheval et de son cavalier. Pour un jeune équidé en cours de débourrage, une ennasure est amplement suffisante pour lui apprendre la marche avant, à tourner et s'arrêter. Même chose pour un cavalier débutant qui doit, dans un premier temps, apprendre à avoir un contact juste et à se servir de son assiettes et de ses jambes en priorité. Quand le cavalier est plus expérimenté et demande des exercices plus complexes et évolués à son cheval dressé, le mors peut permettre plus de finesse et de précision dans la communication. En effet, contrairement à une muserolle avec laquelle les pressions sont absorbées et reparties sur une grande surface osseuse de façon presque uniforme, le mors est plus mobile et repose sur une partie réactive (le cheval peut discuter avec le mors : relâcher sa bouche, avaler, bailler, mâchouiller, résister). Et enfin quand leur niveau à chacun est bien avancé et leurs codes bien installés, ils sont en mesure d'alterner l'un ou l'autre indifféremment.  
  • L'assurance du cavalier : je pense que c'est un facteur qui a son importance et qui ne doit pas être négligé. Un cavalier qui n'est pas habitué au sans mors pourrait ne pas être à l'aise avec ce matériel (pas les mêmes sensations, crainte de ne pas réussir à communiquer, crainte de perdre le contrôle) et sa tension se répercuter dans son corps et sa monte, ce qui rendra les séances plus compliquées. À l'inverse, un cavalier qui a peur de mal faire avec un mors n'osera pas toucher à la bouche de son cheval et perdra une partie de la communication. Il faut donc être à l'aise avec le matériel qu'on utilise pour être efficace et juste en selle.

Le mors fait-il mal au cheval.
Fut une époque, je montais régulièrement en side pull. Était-je une meilleure cavalière et plus respectueuse ? Je ne pense pas.



La plus douce des ennasures vaut-elle mieux que le plus doux des mors ?


Malgré tous ces arguments, certains continueront de se réfugier derrière le fameux "la plus douce des ennasures sera toujours mieux mieux que le plus doux des mors" car la pression subie avec le mors serait plus élevée puisque reposant sur une partie sensible et nervurée de l'anatomie du cheval (sa langue, ses gencives, l'ensemble de sa bouche en bref).

Je tiens tout d'abord à rappeler que la pression n'est pas forcément synonyme de douleur et n'est pas systématiquement perçue comme négative ! Nous éduquons nos chevaux en leur apprenant à céder à la pression quelle qu'elle soit (pression des jambes pour avancer, pression des mains sur le corps pour le décaler, pression sur le dos en s'alourdissant en selle pour ralentir...), cela fait partie de leur quotidien. De plus, cette pression est toujours suivie de positif : le relâchement de la pression voire la récompense ! Elle n'est donc pas redoutée, elle n'est qu'un simple moyen de communication.

Quant au fait que la pression dans la bouche serait moins bien supportée que celle sur le chanfrein, je rappellerait juste comme dit plus haut que l'os nasal est fin et peut être assez facilement brisé. Il est difficile de comparer la sensibilité entre chacune de ces parties du corps et encore une fois, on en revient à la question du sentiment d'inconfort propre à chacun. Pour les sceptiques, j'ai pris soin de traduire ci-dessous un article relatant les résultant d'une étude allemande sur la tolérance des chevaux aux brides avec et sans mors :

<< Choisir la bride - avec ou sans mors - la plus douce et respectueuse du bien être de son cheval peut être confusant. Il pourrait sembler plus gentil d'épargner aux chevaux une barre en métal dans leur bouche. Mais les résultats d'une nouvelle étude indiquent que les chevaux trouvent la pression exercée par la plupart des brides sans mors tout aussi désagréable que les brides avec mors. Et avec une des sortes d'ennasure testée, les chercheurs ont constaté que la pression était même pire.

"Notre étude indique qu'avec différents types de brides, les mêmes aides de rênes sont aversives de manière similaire pour les chevaux" a déclaré Anina Vogt, doctorante à l'Université de Giessen, en Allemagne. Vogt a présenté les résultats de l'étude en son nom et au nom de Uta König von Borstel, également doctorant à l'Université de Giessen, lors de la conférence de la Société Internationale pour la Science de l'Équitation qui s'est tenue du 22 au 26 novembre (ndrl 2018) à Wagga Wagga, en Australie. "Cela indique qu'à niveau égal d'entrainement préalable, des signaux de la même intensité sont suffisants pour produire une aide notable", a déclaré Vogt.

Les chercheurs ont testé des chevaux de loisir et des chevaux d'école d'âges variés et de races qui étaient habituellement montées avec un mors de filet. Les scientifiques ont équipé chaque cheval de 4 sortes de brides sans mors, d'un mors de filet et d'un licol en corde, dans un ordre aléatoire. Ils ont attaché les rênes sur le dessus d'un surfaix (pour imiter le placement des mains) et les ont laissées suffisamment longues pour que les chevaux puissent placer leur tête légèrement au-deça de la verticale. Ils ont placé des tensiomètres sur les rênes à chaque fois.
Les chevaux avaient ensuite la possibilité d'atteindre des seaux de nourriture placés en face d'eux. Mais pour attraper la nourriture, ils devaient peser contre les rênes, une configuration similaire à une étude danoise sur les préférences des chevaux en matière de tension de rênes. Les chercheurs ont testé chaque cheval avec chaque type de bride plusieurs fois par jours, plusieurs jours de suite.

Ils ont constaté que les chevaux tiraient tous leur tête jusqu'à, approximativement, la même quantité de tension de rênes (une moyenne d'environ 7 livres), peut importe la bride, a déclaré Vogt, à une exception près : une des brides sans mors semblait causer beaucoup plus d'inconfort que toutes les autres brides du test. Les chevaux ont arrêté de tirer sur les rênes à un niveau de tension beaucoup plus bas (seulement 6 livres environ) avec un side-pull.

"Par rapport aux autres brides, le side pull est équipé d'une muserolle plus rigide et plus fine, ce qui se traduit par des niveaux de tensions de rênes égaux mais des pressions plus élevées sur le nez du cheval" a-t-elle dit. "Et cela explique le seuil inférieur de la tension maximale tolérée pour ce cheval".

Vogt a déclaré qu'involontairement, ils ont constaté que dans l'ensemble, les poneys et chevaux de trait acceptaient plus de tension de rênes que les chevaux de sang et de type arabe. Par exemple, les poneys et chevaux de trait acceptaient une force moyenne d'environ 10 livres, comparé à un peu moins de 6 livres et demi pour les autres. Ni l'âge ni le nombre de fois où les chevaux ont été testés n'ont affecté les résultats. Autrement dit, ils n'ont pas été "habitués" à la tension au cours de la série d'essais.
"Nos analyses ont indiqué qu'à l'exception du side pull, la même quantité de tension de rêne entraîne le même niveau d'inconfort chez le cheval" a déclaré Vogt. >>




Le dernier mot Jean-Pierre...


On peut être un excellent cavalier avec des actions de mains fines et discrètes, utilisant un mors complexe. On peut être une brute avec une ennasure simple, à exercer des pressions énormes sur le chanfrein et tenir la tête à la force des bras. On a des chevaux qui seront toujours en rébellion avec des mors, même après passage d'un spécialiste. On a des chevaux qui réagiront avec violence à une pression un peu forte sur le nez. La bouche est une zone sensible avec la langue à ne pas écraser, les dents à ne pas cogner, le palais à ne pas abîmer. L'os nasale est une zone fine et sensible qui peut être facilement abîmée. Un hackamore peut briser cet os ou retourner un cheval, tout comme le ferait un pelham.

Bref, pour moi mors et sans mors se valent et ne sont que questions de préférence, de façon de travailler et d'adaptation à chaque cas particulier. Il n'y a pas à les opposer ou à chercher quel est le plus méchant des deux. Tout dépend de leur ajustement et de leur utilisation. Les confronter est un faux débat qui ne mène nulle part : l'un n'empêche pas d'utiliser l'autre et aucun ne rend le cavalier exempt de bien utiliser ses mains. Certains pays l'ont mieux compris que nous et utilisent même ennasure et mors en même temps, en 4 rênes, pour des actions complémentaires. C'est la preuve qu'il est possible de démocratiser le sans mors sans diaboliser le mors. Qu'il est possible de continuer à travailler avec un mors sans faire passer les utilisateurs d'ennasure pour des rigolos. Et qu'il est temps de le faire pour faire avancer notre équitation.

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