9 févr. 2015

Le débourrage à 3 ans: une mauvaise tradition ?

Eh oui, j'avais dit que ce blog serait un lieu de réflexion et que je souhaitais aller au-delà de ce qu'on nous apprend et qui semble communément acquis. On nous dit et répète depuis toujours qu'un cheval se débourre à 3 ans. Point barre, pas d'explications, tout le monde est d'accord et dit "oui oui", de toute façon tout le monde fait comme ça, alors pourquoi chercher plus loin? Eh bien si ! J'ai décidé de me pencher sur la question et de savoir le pourquoi du comment de ce qui tient désormais lieu de tradition. 


Avant d'ouvrir le débat et d'avancer les arguments, il faut se mettre d'accord sur les termes: je ne parle pas d'éducation du cheval (le faire marcher en main, le laisser se manipuler, lui apprendre le respect) mais bien du débourrage tel qu'il est défini dans le dictionnaire (merci Larousse), c'est-à-dire "donner à un jeune cheval le premier dressage à la selle et aux aides". Donc on parle bien de monter dessus et de commencer le dressage à proprement parler.



Le débourrage dans les faits


En France, comme dans d'autres pays je suppose, il est établi qu'un cheval se débourre à 3 ans. Après enquête, voici les deux façons de faire les plus courantes: 
  • Soit on commence le débourrage et le travail à 3 ans... pour ne plus jamais l'arrêter. La machine est lancée, on va de progression en progression.
  • Soit on débourre en quelques semaines à 2 ans et demi/3 ans et on remet au pré pour laisser grandir jusqu'aux beaux jours (donc une pause plus ou moins longues selon les gens), moment où on reprend le travail là où on l'avait laissé.

La question est: pourquoi débourrer si tôt ? Il n'y a qu'à les regarder ces 3 ans, avec leur croupe toujours au-dessus du garrot et leurs attitudes de bébé. Ont-ils vraiment le mental et le physique pour commencer le débourrage ? Pour porter un adulte d'en moyenne 70 kg ? Pour tracer des raies dans le sable de la carrière ?
Les raisons pour commencer à cet âge sont compréhensibles d'un point de vue économique,  mais totalement irrecevables au regard de l'intégrité des chevaux. Désillusion. Il n'y a pas de vraie bonne raison quant au choix de débourrer à 3 ans. Cela se fait:
  • Car nous sommes trop impatients de grimper dessus pour attendre plus longtemps.
  • Car un 3 ans est plus facile à maîtriser, plus malléable qu'un cheval plus âgé avec plus de force et de carafon.
  • Pour des raisons de rentabilité: plus vite dressé = plus vite vendu, plus vite vendu = plus vite la fin des frais pour l'éleveur, plus vite prêt = plus vite utilisé en club, plus vite débourré = plus vite en concours... Il ne faudrait pas louper les 3 ans montés, les cycles libres à 4 ans, les tours à 1m15 à à peine 5 ans... Et tout cela demande un temps de préparation que l'on ne peut se permettre de perdre en débourrant plus tard.



Les fausses bonnes excuses


Biensûr, nous sommes bien conscients que le fait de débourrer à 3 ans ne trouve aucune raison valable du point de vue du cheval, mais certains creusent encore le trou dans lequel nous sommes avec des excuses destinées à se donner bonne conscience. Petit palmarès:

  • "Mon cheval est précoce": jugement bien souvent fondés sur des critères superficiels (cheval imposant par exemple, ou qui n'a pas l'allure dégingandé de ses congénères) car ce qui compte est l'avancée de l'ossification du squelette du cheval, et là, sauf problème particulier, TOUS les chevaux sont logés à la même enseigne et aucun cheval n'est mature avant 6 ans 
  • "On monte bien les chevaux de course à 2 ans": de 1) le monde des courses est quand même un univers équin au fonctionnement un peu à part et de 2) la plupart de ces chevaux ne font pas longue carrière (jusqu'à 10 ans maximum) contrairement aux nôtres.
  • "Je préfère débourrer gentiment et progressivement à 3 ans que à la va-vite à 5 ans": parce que débourrer correctement, en suivant le rythme du cheval n'est plus possible passé un certain âge ?....
  • "A 3 ans, il est quand même pas si loin de sa morphologie adulte": certains chevaux n'en semblent pas très éloignés, c'est vrai, mais notre jugement ne se base que sur ce que nous pouvons voir or l'important est, comme il a été dit, le squelette et les muscles. De plus, même si il semble avoir atteint sa maturité physique, il reste du chemin à parcourir et tout ce qui sera fait entre ce moment et l'achèvement de sa croissance aura des conséquences tout au long de la vie du cheval.



Pourquoi il faudrait attendre plus de 3 ans


Quoi de mieux pour répondre à cette question qu'un article écrit par une vétérinaire américaine ? Merci Dr Bennett ! 

« J’aimerais débattre du concept de la maturité du squelette. Si un cheval de 2 ans et demi n’a pas atteint la maturité, ce n’est pas parce qu’il appartient à une race tardive ou un individu qui se développe lentement. Cela n’existe pas d’un point de vue du squelette : Aucun cheval sur la terre, de n’importe quelle race, à n’importe quelle époque n’a jamais atteint sa maturité avant l’âge de six ans (plus ou moins 6 mois).

Donc, par exemple, le Quarter Horse n’est pas une race précoce, pas plus que l’arabe n’est une race tardive. Leurs squelettes se développent de la même manière. Cette information peut paraître choquante pour beaucoup de gens qui pensent que débourrer leur cheval sous la selle à deux ans est ce qu’ils doivent faire à cause de sa race ou de son apparente maturité. Cela demande également une clarification quant à ce que j’appelle maturité.

Quand est-ce que le squelette du cheval atteint sa maturité?

A peu près tout le monde a entendu parler du cartilage de croissance, et généralement quand je leur demande, beaucoup me répondent que les cartilages de croissance se situent quelque part dans le genou du cheval (en fait ceux que ces gens connaissent sont situés en dessous du radius-ulna juste au dessus du genou). Ce que les gens ne réalisent pas c’est qu’il y a des cartilages de croissance de chaque côté de chaque os derrière le crâne et dans le cas de certains os, (comme le bassin qui a beaucoup ‘d’angles’) il y a de multiples cartilages de croissance.

Est-ce que cela veut dire que vous devez attendre que tous ces cartilages de croissance se soient ossifiés avant de monter votre jeune cheval ? Non, mais plus vous attendez, le moins de risques vous prenez. Les propriétaires et professionnels doivent réaliser qu’il existe un « agenda » d’ossification défini et facile à retenir. – et ensuite prendre leur décision quand monter leur cheval sur base de cette connaissance plutôt que sur base de l’apparence extérieure du cheval. Parce qu’il y a des races, le Quarter Horse entres autres, qui ont été conçus de telle manière qu’ils paraissent ‘matures’ bien avant qu’ils ne soient en réalité. Cela défavorise ces chevaux soit par l’ignorance du processus d’ossification ou parce que les gens préfèrent suivre leur propre agenda (en vue de la compétition par exemple) que de s’inquiéter du bien-être du cheval.

Si vous faites partie des personnes pour qui débourrer veut dire monter, alors vous êtes mieux de ne pas débourrer votre cheval avant quatre ans. Selon la méthode traditionnelle, cela donnerait ceci : introduisez toutes sortes d’équipements et de situations quand il a deux ans, montez et descendez de son dos quand il en a trois et commencez à vous mettre en selle et à lui apprendre la direction à quatre ans, apprenez-lui son job quel qu’il soit à 5 ans pour qu’il soit ‘mis’ à six ans.

Agenda de la conversion des cartilages de croissance en os (ossification)

Le processus de conversion des cartilages de croissance en os se fait de bas en haut de l’animal. En d’autres mots, plus on descend vers les sabots, plus tôt la fusion des cartilages aura lieu et plus on se rapproche du dos de l’animal, plus cette fusion se fait tard. Le premier cartilage à s’ossifier, à la naissance, est la troisième phalange (os du pied). Dans l’ordre croissant viennent ensuite :

• Deuxième phalange – haut et bas – entre la naissance et 6 mois.
• Première phalange – haut et bas – entre 6 mois et 1 ans.
• Canon – haut et bas – entre 8 mois et 1.5 ans.
• Petits os du “genou” –entre 1.5 an et 2.5 ans.
• Bas du radius-ulna –entre 2 ans et 2.5 ans.
• Portion “porteuse” du glenoïde en haut du radius entre 2.5 ans et 3 ans.
• Humérus – haut et bas – entre 3ans et 3.5 ans.
• Omoplate – portion porteuse (bas) – entre 3.5 ans et 4 ans
• Postérieurs – bas identique aux antérieurs ci-dessus.
• Jarret – cette articulation est « tardive » vu sa place assez « basse ». Les cartilages de croissance entre le tibia et le tarse ne fusionnent (s’ossifient) pas avant que le cheval n’ait quatre ans (raison pour laquelle les jarrets sont connus comme étant un « point faible » et est même documenté dans la littérature du 18ème siècle)
• Tibia – haut et bas, entre 3 ans et 3.5 ans
• Fémur – haut et bas, entre 3 ans et 3.5 ans
• Encolure – entre 2.5 ans et 3 ans
• Bassin – les cartilages de croissance des pointes de la hanche, dessus de la croupe et pointe de la fesse (tuber ischii) – entre 3 et 4 ans

Et quelle partie du squelette est la dernière à s’ossifier pensez-vous ? La colonne vertébrale bien sur. Un cheval a normalement 32 vertèbres entre l’arrière de son crâne et la naissance de la queue, et il y a plusieurs cartilages de croissance sur chacune d’entre elles. Les vertèbres ne terminent pas leur ossification avant que le cheval ait atteint au moins 5 ans et demi (et ceci concerne un petit cheval massif, plus le cou du cheval est long, plus tard les fusions se produiront… et pour un mâle, vous ajoutez systématiquement six mois. Donc pour un cheval d’1m70 de type demi-sang, cette maturité peut n’être complète qu’à 8 ans.)

Les dernières vertèbres à fusionner complètement sont celles à la base de l’encolure (raison pour laquelle les chevaux ayant un cou plus long peuvent atteindre leur maturité après 6 ans – c’est la base qui grandit encore). Donc vous devez être prudents – très prudents – de ne jamais forcer l’encolure d’une jeune cheval (par exemple lui apprendre l’attache en le laissant se débattre). »

Maturité du squelette du cheval.
Squelette du cheval - Crédit: MTY-Story.skyblog.com



Le dernier mot Jean-Pierre...


Dans un monde idéal, les chevaux ne seraient débourrés qu'à 5-6 ans pour avoir le temps de grandir tranquillement et laisser leur colonne vertébrale arriver à maturation totale. Car comme on dit, "sans dos, pas de cheval" ! Remarquons d'ailleurs qu'en Islande, ils ont compris cela bien mieux que nous puisqu'il est d'usage de débourrer les Islandais entre 5 et 10 ans. Leurs règlements en concours vont aussi dans ce sens: en jugement d'élevage, les chevaux sont montrés uniquement en main et en liberté jusqu'à 6 ans . Ce n'est qu'une fois cet âge passé qu'ils sont présentés montés, sachant que les notes ne seront optimales qu'au delà de 10 ans, âge où le cheval est vraiment mature et musclé.

Il serait donc temps pour nous de mettre cette mauvaise tradition du "débourrage à 3 ans" de coté en pensant avant tout au cheval et en se rappelant qu'il faut parfois accepter de perdre du temps pour en gagner. En attendant d'entrer dans cette ère utopique, on peut toujours se rattacher à quelques préceptes clés du débourrage et de la manipulation des jeunes chevaux : patience, douceur, progression, ménagement.











.............................................A lire aussi sur le blog..............................................

13 commentaires:

  1. Très très bon cet article !!!
    Chez nous, il y a un Quarter de 6 ans qui a été débourré cet année, et il n'en est pas moins doué, au contraire !
    Selon Paulo (mon mentor ^^), et je plussoie, un cheval peut être débourré à 3 ans, oui, à condition d'être monté par un "poids plume", et surtout, sur des séances d'un quart d'heure grand grand maximum !
    Quant à ses petit poneys, il les met au travail à partir de 3/4 ans (selon le besoin et la flemme qu'on a de les travailler avant), mais c'est pareil, ils ne bossent pas beaucoup et ne portent que des tous petits.
    Du coup j'ai envie de te poser une question : qu'en est-il de l'ossature des shouetlands et de leur croissance ???

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    1. Je ne suis pas spécialiste, mais d'après l'article du vétérinaire, je dirais que la croissances des shetlands va au même rythme, donc le planning à suivre est le même en tenant compte biensûr du fait qu'ils sont plus petits et donc qu'il faut faire attention au poids qu'on leur met sur le dos et à la force qu'on utilise en tant qu'adulte quand on les manipule.

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  2. Tu veux une bonne blague ? Une nouvelle ponette vient d'arriver au Ranch, elle a 4 ans et à un poulain d'un an......... et elle était déjà montée avant de pouliner........... Je te laisse faire les calculs !

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  3. A ce sujet, le reportage "Naitre Cheval" sur Equidia Replay n'est pas mal du tout. Quelques clichés dans le discours de la journaliste, of course, mais celui des hommes de chevaux interrogés a lui les 4 sabots sur terre.

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  4. Super article :)

    Bon nombre de maître du dressage classique prennent le temps de faire toute la basse et haute école à pied avant de monter sur le cheval. Je trouve ça chouette : on permet au cheval de se muscler sans le poids du cavalier sur le dos, on lui donne davantage de temps pour renforcer os et muscles, on l'habite au travail en douceur.

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    1. Merci !

      Oui je trouve ça top aussi, en plus bien souvent ça permet aux chevaux de nouer un lien plus fort avec l'homme et d'accepter plus facilement l'étape où on lui grimpe dessus. C'est pour ça que je tenais à préciser dans l'article que je parles uniquement de l'apprentissage en selle. Le travail à pied lui est plus que bénéfique :)

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  5. bien d'accord avec toi !
    je connais une jument qui a passé des années dans son pré et a été débourrée très tard (au moins dix ans) ce qui n'a pas été facile, l'idéal serait entre cinq et huit ans...c'est important de se poser ce genre de questions ! :)

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    1. Je me demande si l'âge a vraiment à voir avec les difficultés rencontrées...? Est-ce qu'elle était manipulée pendant ce temps ? C'est peut-être plutôt ça qui a posé problème, après plus un cheval prend de l'âge, plus il a de caractère et de force pour protester, c'est sûre ^^

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  6. Rah tu m'as piqué mon commentaire. C'est vrai que les Islandais ont tout compris avec leur débourrage à 6 ans. Mais c'est pas évident d'attendre qu'un cheval ait 6 ans. Donc plus il est fait tard, et moins les jeunes souvent les jeunes chevaux sont montés, mieux c'est.

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  7. La remise en question sur le sujet est intéressante, et possède l'accent de la vérité, cela va sans dire :) !
    Après, on voit quand même des chevaux débourrés à 3/4 ans évoluer en concours à haut niveau (même aux JO) jusqu'à 18/20 ans. C'est rare, c'est vrai, mais ça montre qu'il est possible de préserver une certaine longévité chez le cheval...quand il a été bien monté et bien entrainé tout au long de sa vie.
    L'idéal restant sans doute d'attendre les 5/6 ans. Mais je me met à la place des éleveurs... Ce n'est pas vraiment possible (aussi bien techniquement qu'économiquement) pour eux ! Ça serait très (trop) long d'attendre 6 ans. Et puis, cela rejaillirait alors sur les prix : le cheval débourré à 6 ans serait plus cher à l'achat que celui de 3 ans, parce pendant 3 années supplémentaires, il aura fallu le nourrir, le vacciner, le vermifuger, etc. Autant de frais en plus dont il faudrait normalement tenir compte pour établir le prix de vente du cheval (dans le cas d'un élevage qui voudrait être économiquement viable, ou du moins, perdre le moins d'argent possible).
    Donc : les cavaliers seraient-ils prêts à attendre plus longtemps, et à (inévitablement ?) payer plus cher pour avoir leur "jeune" cheval ? C'est là la question...

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    1. L'article invite à la réflexion, mais bien évidemment, je ne dis pas que tous nos chevaux finissent cassés, ce qui ne serait d'ailleurs pas vrai, et bien heureusement ! ;)

      Je pense que les chevaux de haut niveau doivent recevoir à côté de ça des soins exemplaires, ce qui quelque part permet de contre-balancer la dépense physique et ses risques.

      Je doute fortement qu'un jour on arrive à ce monde où les chevaux seraient débourrés à 5-6. J'ai parlé du facteur de rentabilité et du coup, ton commentaire vient y apporter un exemple encore ! :)
      Mais j'espère juste que cet article poussera les cavaliers à prendre encore plus de précautions avec les jeunes, et motivera ceux qui ont du temps à ne pas se précipiter. Il y a tellement de choses à faire sans monter sur le dos de son cheval !

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    2. Je rebondis sur le commentaire d'Alexia concernant le coût pour l'éleveur et donc le prix élevé du cheval élevé jusqu'à ses six ans.
      Ne vaudrait-il pas mieux alors que le cavalier propriétaire achète un poulain de trois ans non débourré et prenne le temps de le travailler à pied puis le faire débourrer par un professionnel une fois la croissance terminée? Le tout avec une méthode douce et éthologique, ce serait encore mieux... Cela demande de la patience, mais si on veut un cheval en forme et une relation de qualité, cela en vaut la peine.
      Merci pour cet excellent article et les commentaires riches d'enseignement :)

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    3. Effectivement, je pense aussi que c'est une excellente solution ! Je pense que ça doit être hyper gratifiant de voir son poulain évoluer, participe à ses débuts, créer une relation dès son plus jeune âge...

      Après cette solution -elle moins courante car moins entrée dans les mœurs justement ou parce que c'est plus cher de payer un débourrage par un pro ?

      Encore et toujours on en revient à la question du temps et de l'argent...

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